Marineland : L’insoutenable attente de Wikie et Keijo dans un décor de ruines

Antibes, février. Une vidéo aérienne des deux orques du Marineland ont suscité l’émoi sur les réseaux sociaux. | AFP

Alors que le parc Marineland d’Antibes a fermé ses portes au public il y a plus d’un an, le sort des deux dernières orques de France, Wikie et son fils Keijo, est devenu un véritable imbroglio politique et écologique. Entre bassins fissurés, projets de sanctuaires lointains et pressions ministérielles, plongée au cœur d’une crise où le bien-être animal semble se heurter au mur de la réalité administrative.

Un "couloir de la mort" aquatique ?

Image provenant de la fiche Google MyBusiness du parc Marineland © Florian Pommier

Photo réalisée lors d’un spectacle du Loro Parque ©klook

Le constat est glaçant. Selon un rapport d'expertise vétérinaire mandaté par la justice et révélé en février 2026, les bassins d'Antibes sont en état de "dégradation structurelle avancée". Fragilisés par les mouvements du sous-sol, ils menacent de s'effondrer.

Si une telle catastrophe survenait, les autorités sont formelles : faute de solution de repli immédiate, l’euthanasie des deux cétacés serait l’unique issue. Pour les soigneurs et les défenseurs des animaux, l'urgence n'est plus une option, c'est une course contre la montre.

Le dilemme : Espagne ou Canada ?

Deux visions s’opposent aujourd'hui pour l’avenir des orques :

  • L’option Loro Parque (Espagne) : Défendue par la direction de Marineland pour sa rapidité de mise en œuvre. Cependant, les ONG comme Sea Shepherd et One Voice s'y opposent farouchement. Elles dénoncent un transfert vers un autre parc commercial où les orques continueraient d'être exploitées pour le spectacle et la reproduction, ce qui contredirait l'esprit de la loi française de 2021.

  • Le Whale Sanctuary Project (Canada) : Un projet de sanctuaire côtier en Nouvelle-Écosse. C'est l'option "éthique" privilégiée par le ministère de la Transition écologique. Mais le projet est colossal : 15 millions de dollars de construction et des permis d'importation complexes. Surtout, le site n'est pas encore prêt à accueillir des pensionnaires, laissant Wikie et Keijo dans l'incertitude pour au moins un an encore.

Un vide juridique et financier

Le 31 mars 2026, date butoir initialement fixée par le gouvernement pour trancher, est passée sous silence. Le ministre de la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, rappelle que les orques restent la propriété privée de Marineland, ce qui complique l'intervention directe de l'État.

Pendant ce temps, les associations montent au créneau. Sea Shepherd France a lancé une pétition massive pour exiger la création d'un sanctuaire européen, évitant ainsi un transfert transatlantique épuisant pour Wikie, dont la santé psychologique inquiète.


L’affaire Marineland : Chronique d’une impasse annoncée

Depuis que Marineland a cessé d'accueillir du public début 2025, le parc est devenu une zone d'ombre. Si la loi de 2021 interdit désormais les spectacles de cétacés, elle n'a pas réglé la question du "stock" (terme administratif glaçant) d'animaux présents. La fermeture a déclenché une bataille juridique sans précédent entre le parc, qui souhaite se libérer de ses coûts d'entretien, et l'État, qui peine à imposer une destination éthique.

Le sort des douze dauphins du parc a longtemps été au cœur des débats. Contrairement aux orques, le rapport d'expertise de février 2026 indique que leur état sanitaire et leurs bassins permettent un maintien temporaire. Une solution a été actée : ils devraient rejoindre le ZooParc de Beauval d'ici 2027, où un projet de sanctuaire terrestre est à l'étude. Cependant, ce choix divise : les ONG craignent que ce "sanctuaire" ne soit qu'un nouveau lieu d'exploitation déguisé, loin de la réhabilitation en milieu naturel espérée.

Une lignée née en captivité

Wikie et Keijo ne sont pas des orques capturées en mer ; elles sont le pur produit de l'industrie des delphinariums.

Cette naissance en captivité est le principal argument des partisans d'un transfert vers l'Espagne (Loro Parque) : n'ayant jamais chassé ni navigué en mer, leur survie dans un sanctuaire côtier au Canada demande une préparation longue et coûteuse. Pour Wikie, déjà fragilisée psychologiquement par les deuils successifs, chaque mois d'attente dans un bassin qui se dégrade est une torture invisible.

Photos réalisées par des visiteurs du parc Marineland et publiées sur la page Google du delphinarium.

Un athlète de l'extrême dans une baignoire

Pour comprendre l'aberration de leur situation, il faut rappeler ce qu'est une orque à l'état sauvage. L'épaulard (Orcinus orca) est le plus grand des dauphins et le super-prédateur ultime des océans.

En liberté, ces mammifères parcourent jusqu'à 150 km par jour.

Leurs sociétés sont fondées sur la culture et la transmission : chaque groupe possède son propre dialecte et ses techniques de chasse (comme s'échouer volontairement pour attraper des otaries ou créer des vagues pour faire tomber des phoques de la banquise). Dans un bassin, leur sonar (écholocalisation) rebondit contre le béton, créant un environnement sensoriel saturé. Keijo, pour simuler un effort physique, doit enchaîner des milliers de tours sur lui-même, une activité qui n'a rien de naturel et qui souligne l'urgence de leur offrir un horizon plus vaste.

La loi de 2021 contre la maltraitance animale était une victoire historique. Mais sans "service après-vente" de l'État pour construire des sanctuaires nationaux, nous transformons des parcs d'attraction en prisons à ciel ouvert. Wikie et Keijo ne sont pas des actifs financiers ni des dossiers administratifs : ce sont des êtres sensibles qui paient aujourd'hui le prix de notre manque d'anticipation.


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